Biologisation du social

Après une formation initiale en écologie fonctionnelle -Licence Biologie des Organismes à Angers, et Master EcoSystèmeS à Université Montpellier 2, on m’a explicitement signalé que l’épistémologie n’était pas une science et n’a pas à être pratiquée au sein des sciences expérimentales. Mes travaux ne me semblaient pourtant pas si étrangers à la discipline initiale. Et comment étudier les fonctions écologiques, parfois traduites en termes économiques comme les “services écosystémiques”, sans se poser la question du statut du savoir mobilisé bien au-delà de l’unique champ scientifique ? A titre d’exemple  :

(i) Étude de l’empreinte écologique comme traduction du niveau de vie et indicateur de pression écologique ;

(ii) Étude critique éthique et écologique de sytèmes agro-écologiques dans le vignoble du Saumur-Chamigny intitulé méchamment (V)Ignoble esprit du Terroir ;

(iii) Étude critique éthique et écologique (avec de timides incursions en économie) de la mise en place de techniques agroécologiques au Cameroun afin de générer des crédits de Carbone valorisables sur le marché de carbone européen.

 

Déçu du manque crucial d’intérêt de réflexivité dans ces champs de recherches (sans vouloir généraliser bien entendu, la plupart des chercheurs rencontrés déplorent également ce manque), je me tourne donc vers un cursus d’histoire et philosophie des sciences, avec un intérêt accru pour l’épistémologie de la biologie humaine, au titre d’une part de mon cursus, et d’autre part du questionnement sur l’intérêt de la mobilisation du concept de “nature humaine” dans une société dont l’un des buts est la construction collective sans mobiliser d’arguments d’autorité.

 

Mes premiers travaux en anthropo-épistémologie débutent en Master 1, mémoire dirigé par Grégoire Molinatti en 2011 (Centre Norbert Elisas de Marseille & Lirdef de L’Université de Montpellier), par une enquête sur la “biologisation du social”. De façon maladroite et un peu gauche -surtout à gauche d’ailleurs-, je cristallise ici toutes mes préoccupations qui, si elles se sont complexifiées aujourd’hui -tout du moins je l’espère-, restent toujours vives. Je m’intéressais alors aux arguments d’autorité émis par des chercheurs en biologie évolutive humaine qui expliquent les comportements humains, notamment l’homosexualité masculine, à travers le prisme unique de théories darwiniennes. En allant à leur rencontre, je m’interrogeais sur la construction de leurs questions de recherche qui me semblaient pour le moins problématiques (ils seraient certainement en désaccord avec ma “traduction”). En effet, à l’instar de la latéralité (le fait d’être gaucher ou droitier) ou des maladies mentales, l’homosexualité est postulée comme un caractère héritable et comme un frein à la reproduction sexuelle. L’homosexualité est donc très explicitement considérée comme un “paradoxe darwinien” (comment ce caractère a-t-il pu perdurer ?). La dimension éthique de ces recherches est soit évacuée (le chercheur n’est pas responsable des implications sociales de ses théories), soit traitée sous l’angle politique de la déresponsabilisation des homosexuels : s’ils ne l’ont pas choisi, alors ce n’est pas de leur faute : ils devraient être moins discriminés dans nos sociétés contemporaines. Il me semble que ces travaux sont dans la droite lignée de la sociobiologie des années 1970-80, qui affirmaient que “les gènes tiennent la culture en laisse”. Sans être aussi réductionniste, ce qui semble toujours d’actualité dans de telles recherches est une propension scientiste où les sciences humaines se font littéralement phagocyter par la biologie (son ontologie, sa méthodologie, son éthique). Les conséquences éthiques sont la négation du concept même du “cadre interprétatif” (de paradigme, style de pensée, ou autre), ce qui conduit tristement à l’essentialisation de catégories de pensées qui deviennent quasi-immuables et difficiles à discuter. Dans ce cas il s’agit par exemple des catégories “homosexuel” et “hétérosexuel” qui ont pourtant longuement été discutées par les études sur le genre.

Ce mémoire a ses limites. Par exemple, la critique que j’ai portée est presque exclusivement dans la déconstruction d’arguments d’autorité et naturalisant, ce qui m’a permis de construire les prémices d’une posture épistémique que je nommais “constructiviste” (opposée à une posture “réaliste”). Je tombe donc peut-être dans le travers inhérent au relativisme qui ne s’attache qu’à la déconstruction sans penser la (re)-construction.

Affaire Sokal

Mise en scène de l’affaire Sokal : questions politiques, ontologiques (qu’est-ce que la connaissance ?), méthodologiques (comment est-elle constituée ?) et éthiques (comment apprécier sa valeur ou sa validité ?).

Mon mémoire de Master 2, dirigé par Pascal Nouvel (Département de philosophie de l’Université Paul-Valéry – Université Montpellier 3), consiste en une mise en scène épistémologique de l’Affaire Sokal.

Ce qu’on appelle l’affaire Sokal peut être décomposée en deux actes. Le point de départ est bien défini : il s’agit du pastiche d’un physicien américain, Alan Sokal, publié en mai 1996 dans la revue culturelle américaine Social Text. Sa cible : des auteurs de gauche issus de la « nébuleuse postmoderne » (rarement défini) et le « relativisme cognitif » (souvent mal-défini ou défini dans la volonté de le détruire).

 

Le premier enseignement que je tire de la pratique du canular pour piéger des personnes, est double : un canular ne démontre pas grand chose (sauf qu’un mauvais article a été validé par quelques personnes, ce qui arrive dans toutes les revues), et qu’en jetant l’opprobre sur tout un champ de recherche de cette manière, on coupe court à une discussion intelligente. Je qualifie volontiers cette méthode d’anti-intellectualisme, méthode qui malheureusement a fait des émules. (http://www.liberation.fr/debats/2016/05/31/canulars-academiques-les-maitres-a-penser-demasques_1456452). L’intérêt des débats qui en découlent n’est aucunement en jeu ici.

 

L’affaire, très politique aux États-Unis, est relayée non seulement dans les journaux universitaires, mais également dans la presse généraliste, et jusqu’en Europe : l’ensemble de cette controverse constitue le premier acte, ou “affaire Social Text”. En effet, le premier but explicite de Sokal est politique. Il se proclame comme politiquement “à gauche” et la science des deux derniers siècles était plutôt de ce bord politique. Le rôle du scientifique est de produire une analyse objective de la réalité ; ses valeurs -Vérité, Raison, Objectivité- deviennent des outils de lutte contre l’obscurantisme, les mystifications soutenues par le pouvoir, ou contre des formes d’oppressions. Sokal pointe du doigt la trahison de l’idéal des Lumières. Il s’attaque ainsi aux penchants subjectivistes des discours des courants nommés postmodernistes , qui, en considérant la connaissance comme le résultat d’une simple convention sociale, sont « hostile[s] aux valeurs et au futur de la gauche » car incapables de produire d’analyse réelle de la société. Sokal va plus loin en amenant dans le débat la “tarte à la crème” des anti-relativistes : concevoir que la réalité n’est définie que par conventions sociales peut amener aux négationnismes de tout genre (esclavagisme, chambres à gaz, etc.). Ce qui, vous l’avez deviné, me semble un argument assez faible quand on pense à toutes les atrocités commises au nom de la Science la plus normale, passées (traite des noirs, colonialisme, eugénisme, nombres de guerres, …) et présentes (néo-colonialisme, esclavage moderne au nom de l’efficacité du système économique mondialisé, …). J’affirme en effet que notre monde a un problème de surplus d’autorité en la science, et non l’inverse : la réflexivité est une arme de construction face à l’oppression, et la perte de fondements absolus (via le relativisme) est une arme au fondement d’une bonne éthique de la discussion que tout à chacun peut se rapproprier, même les pires ennemis (c’est le prix à payer de la perte de fondements).

Lorsqu’elle parait se tasser en juin 1997, elle reprend de plus belle en septembre 1997 par un coup médiatique de Sokal, alors associé au physicien belge Jean Bricmont, lors de la publication du livre Impostures Intellectuelles qui constitue l’amorce du deuxième acte, ou “affaire Impostures Intellectuelles” (toutes mes excuses pour ce manque d’originalité terminologique). Cette fois, les auteurs ont la prétention d’épingler l’abus de l’utilisation de termes scientifiques dans les productions des auteurs incriminés dans le canular un an plus tôt. La transition d’une affaire à l’autre n’est pas évidente à borner, tant spatialement que temporellement. Si l’affaire Impostures Intellectuelles semble moins politique et se poursuit outre atlantique, elle se concentre en France sur les auteurs incriminés dans le pamphlet, et dans le monde anglo-saxon sur l’opposition entre ceux qui font la science et ceux qui l’étudient. Cette affaire se caractérise dès le début par un jeu d’interprétation et de réinterprétation de la signification du canular. Chaque protagoniste, en se réappropriant le texte, l’insère dans sa vision du monde et en tire des conclusions avec sa logique propre dans un cadre de communication mouvant (d’où il s’exprime).

La thèse : La tragédie de l’expert ou “Langagement en science-friction” comme réponse à la déconstruction de l’autoritarisme et du relativisme de l’expertise scientifique par la sociologie dramaturgique

Mon travail de thèse (soutenu le 29 janvier 2018 à Montpellier /  Le manuscrit définitif est disponible ici en pdf.) propose une réflexion au sujet d’un paradoxe ancien mais qui demeure pertinent à travailler dans le contexte renouvelé des “controverses socio-scientifiques” publiques. Je qualifie la posture épistémique dominante au sein de la communauté scientifique de réeliste, à savoir qu’il existerait en soi un monde extérieur à la pensée, qu’une connaissance dite objective et neutre de ce monde serait possible, et que cela permettrait un progrès social. Par ailleurs, les exigences de la démocratie – ici entendue comme une forme d’organisation visant à construire un monde commun par l’accord et l’entente du peuple – présupposent que chaque voix individuelle, chaque point de vue singulier est à considérer selon une éthique égalitaire. Le statut de l’expert en démocratie me parait ainsi paradoxal. En effet, si l’expert est un scientifique appelé à répondre à une question définie par le politique pour laquelle, en contexte de controverse, les données scientifiques disponibles ne permettent pas de conclure, l’expert doit néanmoins proposer une réponse à la question qui lui est posée. L’expert est alors choisi pour sa présupposée compétence, elle-même fondée sur la croyance en un accès privilégié au réel. Ce choix suggère que la parole de l’expert est toujours plus intéressante, plus pertinente qu’une parole non-experte, ce qui semble aller à l’encontre du postulat démocratique.

Face aux multiples critiques de l’expertise scientifique produites au cours de ces dernières décennies et les réponses qui y ont été apportées, j’identifie deux craintes, deux spectres (dans le sens « d’apparitions effrayantes »). Le premier concerne le renforcement de la légitimité traditionnelle de l’expertise motivée par une épistémologie réeliste, et la peur de la confiscation du pouvoir qui en découle. Le second concerne l’altération des frontières entre sciences et non-sciences, la relativisation du pouvoir de la “grande science” qui pourrait conduire à une forme de nihilisme, à savoir la perte de la hiérarchie des valeurs – notamment la distinction entre connaissance et croyance – et la perte de la potentialité de fonder une connaissance pertinente nécessaire à une transformation sociale du monde.

Mon enquête commence par une mise en scène réflexive de trois études de cas (des expertises collectives en situation de controverse portant sur les OGM, les gaz de schiste et la réforme du droit de la famille), en m’intéressant particulièrement au potentiel de l’expertise engagée. Par le truchement de réflexions épistémologiques et méthodologiques, j’abandonne des notions qui me semblent trop empreintes de réelisme comme le terrain (et son rapport à la description du monde) ou la controverse (qui suggère la clôture et plus encore le renversement d’une position par une autre), pour finalement leur préférer ceux d’enquête et de discussion plus appropriés à ma volonté de transformation constructiviste. Cet intérêt pour le choix des mots m’a également amené à prendre mes distances avec la communication régie par une contrainte d’efficacité (c’est-à-dire qui cherche à une action déterminée sur le monde), et à définir ma discipline de recherche : la sociologie dramaturgique. Celle-ci se caractérise par un engagement dans et par le langage cherchant, par la critique – c’est-à-dire l’altération d’autres représentations et formulations singulières – à produire une recherche efficiente, à savoir une transformation collective du monde .

L’expertise scientifique résistera-t-elle à notre enquête dramaturgique ?