Note de lecture. « En-quête d’empathie et d’humanité dans les relations thérapeutiques : De pérégrinations en vicissitudes : engagement pour la construction de relations singulières. », thèse de Lucile Ziletti.

La thèse de Lucile Ziletti

lundi 5 octobre 2020, par Robin Birgé

À contre courant d’une psychiatrie objectiviste dont elle déconstruit l’autorité naturelle, Lucile Ziletti propose dans sa thèse de doctorat en médecine une psychiatrie résolument constructiviste et responsabilisante, qu’elle intitule : «  En-quête d’empathie et d’humanité dans les relations thérapeutiques : De pérégrinations en vicissitudes : engagement pour la construction de relations singulières ».

D’une manière générale, porter un diagnostic, nommer une maladie, rassure en imposant un repère stable et solide, tangible, « réel ». C’est presque par définition que l’action de rassurer est thérapeutique, dans son sens ancien « redonner de la solidité, de la stabilité à quelque chose. », et aujourd’hui « redonner à quelqu’un la tranquillité d’esprit, la confiance (par des actes, une attitude) » [1]. Cela permet d’avoir un repère solide, une explication « claire » de ses problèmes, de s’identifier à une maladie, savoir qu’une expérience douloureuse peut être partagée par une communauté de malades, voire de consolider ou même de reconstruire sa propre identité. Ce mécanisme « tranquillise l’esprit », nous l’avons vu, mais au risque du trop-plein de calme, de l’absence de mouvement dont aurait pourtant besoin une prise de distance réflexive. Rentrer dans une catégorie à priori sans la questionner, c’est bien souvent une délégation de ses problèmes, de son jugement et de sa manière d’être, tout d’abord à celui qui énonce le diagnostic (un médecin par exemple), à ceux qui élaborent les typologies, puis à la typologie en elle-même, à la maladie, puis aux entités extérieures sous-jacentes à l’explication des catégories. Ce problème rejoint celui que je travaille sur l’expertise : la délégation de nos choix à des personnes dont la légitimité se fonde sur une expérience privilégiée du réel. L’exemple de la neuropsychiatrie [2] et des catégories biologisantes du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux [3] illustre bien les mécanismes de réduction de comportements à des éléments plus petits qui nous échappent, en l’occurrence le neurone.
L’essentialisation d’entités qu’elle nomme « d’en-dehors et d’en-dedans inaccessibles » semble se retrouver dans des discours très hétérogènes et, disons le, dessine le terreau d’une métaphore botanique naturalisante que l’auteur serait, j’imagine, enclin à déconstruire [4]. Cette essence fertile à l’établissement autoritaire d’une norme dominante de la « de-responsabilisation » du patient comme du soignant, « enracinant son hêtre » dans une idéologie de la rentabilité (du soin toujours plus optimisable), irrigant les discours de psychiatrie et de psychologie dans les discours faisant autorité, dans les manuels autant que dans ce que d’aucun nommerait de médiatique et culturel. Ces entités peuvent être l’inconscient, qu’il soit psychanalytique ou neurobiologique, l’esprit, le neurone, le gène, le cerveau. Mais il peut au travers des paradigmes dit intégratifs [5] (se déclarant pourtant moins réductionnistes) devenir les interactions, l’épigénétique, l’environnement, le social, etc. Finalement l’objet peut prendre diverses formes, et il devient problématique lorsqu’il se pose en-dehors de la consultation, de la rencontre du patient avec son médecin, de leur discussion. Ce dernier devient expert, porte-parole de ses entités extérieures, ne parlant plus en son nom (ou en tout cas, un peu moins en son nom) mais en celui de la médecine, de ces entités ou du diagnostic.
Ce que nous (ré-)apprend la thèse de Lucile Ziletti, c’est que le diagnostic nous dit plus du psychiatre (par son rapport au diagnostic, au patient, à la médecine, à son épistémologie) que du patient. Déconstruire la naturalité de l’empathie permet de questionner la relation du patient avec son soignant (ce qui est le sujet de sa thèse) tout autant que la relation plus générale des sujets entre eux, l’empathie étant bien souvent considérée comme au fondement de l’humanité [6]... Cette déconstruction convaincante passe justement par cette idée que l’humanité elle-même est un concept profondément naturalisant, celui se référant à l’espèce Homo Sapiens, sub-divisé en communautés, elles-mêmes composées d’individus soumis à des facteurs environnants. En transformant l’individu (biologique et naturel) en une singularité endossant sa pleine responsabilité, la discussion peut alors s’entamer, et pourquoi pas, des transformations « psychiques » existentielles prendre formes.

La thèse est disponible en ligne ici :

Le résumé de la thèse :

« L’empathie peut-elle répondre au problème de la déshumanisation des soins en psychiatrie ? Ce travail propose au 1er chapitre une reconstruction des représentations de l’empathie située dans notre société, afin de comprendre son caractère éminemment politique. J’interroge au 2e chapitre la notion d’humanité, en proposant une analyse critique de l’humain naturalisé défini comme individu bio-psychologisé. En interrogeant les postulats épistémologiques sous-jacents à une médecine basée sur les preuves et à une psychiatrie fabriquant des classifications prétendues a-théoriques, j’argumente en quoi un surplus d’empathie humaine participe aux problèmes d’instrumentalisation du patient. Je propose au 3e chapitre une conception constructiviste de la relation de soins que je nomme singulière, où soignants et soignés s’engageraient à travailler une posture responsabilisante dans et par la discussion, orientée vers la construction de réalités moins pénibles pour les patients qui consultent. »


[1Selon la définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales : https://www.cnrtl.fr/definition/rassurer

[2J’entends ce terme ici de manière très générale, comme l’intrusion quasi systématique des neurosciences, de l’étude du cerveau et la production de modèles de son fonctionnement comme explications causales des phénomènes psycho-sociaux. Cette hégémonie se perçoit par la prolifération des préfixes « neuro- » accolés aux noms des disciplines scientifiques (de la neuro-didactique à la neuro-psychiatrie).

[3Cette nomenclature produite par l’Association Américaine de Psychiatrie décrit et classifie les troubles mentaux. Parmi les nombreuses critiques que l’on peut formuler à l’égard de la dernière version du DSM (abréviation anglophone utilisée également dans les pays francophones), je retiens la prédominance de théories neuroscientifiques sous-jacentes à la construction des catégories. Par ailleurs, il s’avère que des solutions pharmaceutiques sont quasi-systématiquement associées de manière inquiétante aux troubles présentés par cette nomenclature. Au point qu’on se demande si la création de catégories serait faite selon les produits fournis par l’industrie pharmaceutique, et non l’inverse. https://fr.wikipedia.org/wiki/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux

[4Je le dis avec d’autant plus d’assurance que Lucile Ziletti m’a relu !

[5Par une pratique que je nommerais volontiers de pragmatique (voir ici : Actio, Drama et Pragma sont sur un bateau. Pourquoi l’action ?).

[6Une modulation du niveau d’empathie accompagne bien souvent un trouble psychiatrique sous-jacent. Sans être une raison nécessaire et suffisante, on imagine très bien que la relation à l’autre (et par là l’empathie) d’un individu soit impactée s’il devenait dépressif, anxieux, voire délirant.