Actio, Drama et Pragma sont sur un bateau. Pourquoi l’action ? Ou différenciation éthique des esthétiques de l’action.

Mes thèmes de recherche portent sur les relations entre science et société, sur la responsabilité sociale, l’implication et l’engagement politique du chercheur. Ma formation, comme mon travail de recherche jusqu’à aujourd’hui, est caractérisée par l’interdisciplinarité : d’abord acculturé aux sciences dites expérimentales – la biologie et l’écologie –, j’ai choisi de questionner le statut de ces sciences, et mon propre statut, en me formant aux “études de sciences”. C’est dans un tel cadre que j’ai entamé mon doctorat sur la place de l’expert scientifique en démocratie : faut-il plus d’experts et risquer la confiscation du pouvoir aux citoyens, ou moins d’experts au risque de ne plus avoir de fondements solides sur lesquels prendre les meilleures décisions ? C’est avec un goût prononcé pour l’épistémologie que j’emprunte largement à différents champs disciplinaires pour répondre à ma problématique : les sciences de la communication, la sociologie des sciences et de l’expertise, l’anthropologie de la connaissance et de la communication et les sciences politiques. J’ajouterais à cette liste (bien trop encyclopédique à mon goût) un champ moins bien défini dont je mobilise des objets hétérogènes dès que cela me semble pertinent, celui de la culture populaire. Ne souhaitant pas “faire école”, les membres de mon jury de soutenance de thèse soulignent unanimement la difficulté à qualifier en des termes académiques ma discipline. Pour certains je pratique une sorte « d’épistémologie-politique » (Dominique Vinck et Grégoire Molinatti). Bien conscient de la difficulté à concilier mon projet de toujours parler de manière située, et non d’un “point de vue de nulle part” ou du “point de vue de Sirius”, avec une interdisciplinarité qui m’est tout autant problématique : que signifie se placer “entre” ? Mon nominalisme affirmé m’a amené à assumer une interdisciplinarité institutionnelle, tout en nommant et précisant ma discipline singulière – d’où je parle : la sociologie dramaturgique. Je l’argumente dans ma thèse par l’intérêt porté à (littéralement) l’étude des sociétés, et par mon souci de l’action sur le monde. Ce monde dans lequel je vis, je l’étudie et je souhaite le transformer “scientifiquement” (à savoir collectivement, par la critique), agir dessus selon un idéal de justice, ce qui m’a amené à une critique du (des) Grand Partage entre connaissance et croyance, fait (donné) et valeur.

J’aimerais vous exposer en quoi le terme de drame (qui signifie action) m’a paru le plus pertinent, notamment pour me démarquer des travers que j’identifie dans l’action pratique du pragmatisme, et en quoi j’aimerais travailler à la rencontre, ou la confrontation, de la sociologie dramatique avec une autre forme d’action : la recherche action.

Le bateau comme métaphore de la production de connaissances

Le frontispice du Novum Organum, l’un des ouvrages majeurs du philosophe Francis Bacon qui fonde les sciences modernes et qui peut être traduit par “nouvel outil”, est orné d’une image métaphorique de l’épistémologie de la découverte scientifique préconisée par l’auteur. Il s’agit de la représentation d’un océan qui s’étend jusqu’à l’horizon – l’immensité des phénomènes composant la nature – sur lequel naviguent des navires (constructions hautement techniques – tout du moins pour l’époque – permettant l’exploration) qui dépassent deux colonnes.
Houghton EC.B1328.620ib - Novum organum scientiarum
Connues sous le nom de Colonnes d’Hercule, elles symbolisent la limite du monde connu dans l’antiquité, au-delà des côtes africaines et européennes adjacentes au détroit de Gibraltar. C’est par le moyen du progrès technique permettant d’en savoir toujours plus sur les secrets de la nature que petit à petit, l’océan de l’empirie, des données provenant de l’expérience sensible, se dé-couvre. C’est ainsi que le bateau des sciences modernes permet de lever le voile de la nature, de produire des connaissances vraies et justifiées, c’est-à-dire des connaissances qui expliquent les causes et qui correspondent à un réel pré-existant. En ce sens, cette recherche explicative va présenter le réel pré-existant, et dans ma thèse, je nomme cette croyance le réelisme. Le bateau des chercheurs de la science moderne, en produisant une carte du réel de plus en plus étendue, de plus en plus précise et exacte – prenant des teintes différentes selon les postures épistémologiques des chercheurs (vérificationnisme, réfutationisme, etc.) –, permettrait par la maîtrise de la nature un progrès de l’humanité en général. Actualisée à notre monde contemporain, ce que Dominique Pestre nomme « régime de sciences en société », je pourrais imaginer une photographie à l’esthétique réeliste – d’un “point de vue qui se penserait comme de nulle part” –, du détroit de Gibraltar d’où partiraient et reviendraient des navires porte-conteneurs. Dit de manière caricaturale, le réelisme des sciences modernes est aujourd’hui majoritairement soumis aux règles d’une économie de marché sur le mode de la rentabilité.

Si j’estime que la science explicative est dominante – celle qui est pratiquée et dont je fais quotidiennement l’expérience à la rencontre des images véhiculées dans les médias ou la culture populaire – je rencontre pour autant dans les discours (discours au sens large) une grande variété de postures épistémiques. Celle qui m’intéresse, et que j’ai argumentée dans mon travail de thèse, je la nomme avec d’autres 1 constructiviste. Notre bateau, à l’allure singulière, s’intéresse moins aux explications causales qu’à la recherche de compréhension (de sens) de re-présentations symboliques qui composent des mondes non plus de données empiriques, mais de construits. L’intérêt de cette posture épistémique dans l’optique d’une recherche engagée est de situer le pouvoir dans et par le langage, en responsabilisant les acteurs produisant des connaissances chargées de valeurs, et donc des mondes.

La discipline d’origine par laquelle je me suis construit – l’anthropologie de la connaissance, ou plus généralement les études de sciences – m’a conduit à qualifier un type de recherche à l’esthétique particulière, celle d’une posture revendiquée de constructiviste, mais qui se donne à voir comme une recherche explicative aux soubassements pourtant réelistes. Il s’agit non plus d’une science explicative (car le réelisme est rejeté), ni d’une science compréhensive (car la forme est explicative), mais d’une science que je nomme descriptive. Cette science re-présente des groupes concernés, explore des controverses, pratique des terrains, traite des données : c’est le bateau commun de la description, qui construit une multitude de cartographies de l’océan, celle de l’anthropologie de la connaissance, des études de sciences constructivistes, de la sociologie pragmatique, de la sociologie latourrienne. J’ai ainsi construit ces différentes caricatures 2 au cours de mon travail doctoral et dans un chapitre d’ouvrage avec Sarah Calba (sous presse) intitulé Langagement ou la déconstruction de la neutralité scientifique mise en scène par la sociologie dramaturgique.

L’éristique de la sociologie dramaturgique à la rencontre du pragmatisme…

La sociologie dramaturgique s’est construite par une série de transformations successives de l’anthropologie de la connaissance et de la sociologie pragmatique. J’ai argumenté dans mes deux premières parties de thèse les travers du terrain (que j’ai mis en scène à travers trois études de cas d’expertises controversées au sujet de l’écotoxicologie d’un maïs transgénique 3, de l’exploration des gaz de schistes 4 et de la réforme de la loi famille 5), à savoir que j’identifie un rapport trop réeliste aux données empiriques par rapport à d’autres formes de discours. J’argumente également l’idée que cette critique s’applique dans une certaine mesure à la sociologie pragmatique qui, tout en assumant un constructivisme épistémologique, prend le soin de sauvegarder le réel (qui nous résiste et permet de passer ou non des épreuves). Cette forme particulière de réelisme (que je nomme constructionnisme) est appliquée aux acteurs du terrain, qu’il s’agit d’écouter, de manière symétrique (dans le noble objectif de montrer les asymétries), et d’accompagner. Si je partage l’idée de laisser la capacité critique aux acteurs, c’est par souci de transformation radicale(ment nominaliste) du monde, sans justement risquer l’instrumentalisation des acteurs 6, que j’ai opté pour une transformation de l’action pragmatique trop réeliste, pour une dramaturgie. D’ailleurs la pratique, du grec praktikê, se construit contre la theoretikê, la théorie. “Bien sûr” les philosophies pragmatistes n’entendent pas séparer l’action et la théorie, écrire un texte étant déjà une action sur le monde, mais c’est par souci de rupture avec l’habitude, par distanciation brechtienne 7 que je préfère le choix d’un terme singulier, le drame (en grec drama signifie également l’action). C’est d’ailleurs la finalité (non comme clôture, mais comme le but recherché) de la sociologie dramaturgique de prendre ses distances avec les habitudes pour mieux les manipuler, les mettre en scène, pour les transformer. La sociologie dramaturgique partage avec le pragmatisme l’importance et l’intérêt de concevoir une pluralité de mondes portés par des acteurs situés dans des dispositifs tout aussi hétérogènes, mais sa volonté de transformation du monde n’accepte aucune tolérance vis-à-vis d’un discours d’acteur, quel qu’il soit. Au contraire, c’est par la discussion avec l’acteur que la compréhension peut avoir lieu. C’est d’ailleurs ce qui fonde son éthique de la discussion, l’éristique : c’est dans la confrontation de points de vue singuliers qu’une connaissance constructiviste peut s’élever.

…et de la recherche-action.

Selon Alexia Morvan (2013), « Les théorisations de la recherche-action considèrent l’expérience, l’action (ou l’activité) comme source de connaissance et assument une posture d’engagement du chercheur dans la transformation de la réalité (ou d’efficacité pratique de la recherche). Ce point assure l’unité intellectuelle par-delà les différences substantielles entre les familles de théories. Au-delà de cet horizon théorique commun, il faudra distinguer au regard de la question de la participation entre un modèle de recherche-action appliquée et un modèle de recherche impliquée. Dans le deuxième modèle cette contestation de la frontière entre théorie et pratique s’étend à celle du pouvoir du chercheur dans la production de connaissances. » Partant de cette définition, et également sur les conseils de mon jury de thèse, il me semble en effet pertinent de chercher à faire rencontrer, à confronter la sociologie dramaturgique et la recherche-action, dite également recherche-intervention, ou recherche-expérimentation. Mon objectif de recherche ne serait absolument pas de produire un état de l’art en la matière, mais plutôt de viser la production d’un article sur les différenciations éthiques de l’esthétique de l’action, en me confrontant à des discours canoniques ou plus discrets, qui me permettront de comprendre en quoi la recherche-action produit un rapport particulier au monde et à sa transformation. Plus particulièrement, dans l’élan de ma thèse, il s’agirait de construire une représentation de l’esthétique de la recherche-action, l’esthétique entendue comme un rapport du fond (le contenu, le propos) et de la forme (la manière de donner à voir le propos), en partant du principe que les deux sont temporairement et analytiquement séparables, mais indissociables dans sa compréhension 8. Qu’est-ce que donne à voir la recherche action, elle-même inspirée de lectures pragmatistes (Lewin, considéré comme un précurseur de la recherche-action, s’inspire d’auteurs comme James et Dewey), tout en mobilisant les sciences expérimentales ? Comment répond-elle à la critique de l’acceptabilité sociale ou de l’instrumentalisation des acteurs par les chercheurs (notamment la recherche-action-participative 9 qui critique la spécialisation du travail en impliquant les acteurs non-scientifiques à la production de connaissances) ? Comment agence-t-elle le rapport de la théorie et de la pratique (un ancien Grand Partage) ? Comment conçoit-elle son rapport entre la subversion et « l’efficacité pratique de la recherche » qui, formulé ainsi, prend le risque d’embrasser les injonctions d’une recherche entrepreneuriale et rentable (son vocabulaire, pour prendre quelques exemples non-exemplaires, semble être managériale, comme la « planification stratégique », le « calibrage des outils », les « études de faisabilité », « l’utilisation de ressources » 10) ? Ces questions ont été au cœur de ma réflexion sur le rôle de l’expert, et j’espère pouvoir les prolonger au sujet de la recherche-action.

D’une manière générale, après avoir contribué à la suite de nombreux auteurs à couler le bateau de la recherche explicative et réeliste, mon projet consiste à comprendre si le drama, le pragma et l’actio peuvent partager le même bateau.

Bibliographie

Calba S. et Birgé R. (Sous presse) Langagement ou la déconstruction de la neutralité scientifique mise en scène par la sociologie dramaturgique. Les Éditions science et Bien commun, Québec.

Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. 2018. http://www.cnrtl.fr/ consulté le 15 février 2018.

Chevalier J., Buckles Daniel et Bourassa M. (2013) Guide de la recherche-action, la planification et l’évaluation participatives, SAS2 Dialogue, Ottawa, Canada.

GDR PARCS. 2018. http://gdrparcs.fr/, consulté le 15 février 2018.

Morvan A. « Recherche-action », dans Casillo I. Avec Barbier R, Blondiaux L, Chateauraynaud F, Fourniau J-M, Lefebvre R, Neveu C. et Salles D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013. http://www.dicopart.fr/es/dico/recherche-action. Consulté le 15 février 2018.

Mail-ô-dieux : Une réponse à l’écologie politique bien trop concrète. Manifeste du projet Mailodie

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Par habitude, nos photographies sont numériques, nos recherches quotidiennes sont des requêtes, les livres de Pierre Rabhi sont lus sur liseuses Amazon, le bras levé signifiant au taxi de s’arrêter est remplacé par un glissement d’index sur l’appli’ UberX, quand le pouce baissé des vidéos Youtube remplace le majeur levé.
Par habitude, on tend parfois à exprimer sa nostalgie de l’odeur de poussière des vieilles librairies ou de la surprise d’un poisson d’argent se faufilant entre les pages des livres jaunies de la bibliothèque de sa grand-mère. Mieux : on achète ses vieux meubles vintages sur le groupe Facebook du Bon Coin de son quartier.
Le libéralisme économique s’accommode très bien du nostalgisme.

On accuse la surveillance généralisée de chacun de nos clics. On cache nos caméras avec un post-it usagé. On se révolte d’apprendre que nos données personnelles soient transmises à de grands groupes privés, que notre existence soit réduite à un profil, un produit, une case de tableur traitée par un obscur algorithme au service du marketing.
Nous nous offusquons de la lecture de nos courriels par Yahoo, Gmail ou Microsoft ou que nos documents envoyés dans le cloud ne soient-pas confidentiels.
Et nous rétorquons à ces grandes firmes par des arguments sécuritaires pris dans une rhétorique de peur et de protection : quand les données personnelles sont en jeux, pourquoi ne pas les chiffrer et les crypter ? L’universalisme d’un internet sans frontières se marie à merveille avec le repli sur soi.

Je prends un selfie avec mon I-phone en mangeant une pomme Bio’ locale protégée par une AOC. Après deux requêtes Wikipedia, j’allume mon ordinateur Apple qui a déjà accès à mon selfie alors partagé sur tous mes périphériques.

On s’offusque de la publicité intempestive, mais on consulte tout de même les sites qui fonctionnent sur cette économie en bloquant leurs publicités, tout en se révoltant de la non gratuité de services alternatifs.

On râle quand, chaque année, la scolarité nous redemande une copie de notre JAPD ou de notre diplôme du baccalauréat, mais – sans doute par peur qu’un État peu scrupuleux ait entre ses mains cette puissante arme de contrôle “informative” – on refuse que ces documents officiels soient centralisés dans un fichier commun côtoyant notre numéro de sécurité sociale et notre permis de conduire.

Par habitude, on s’offusque du coût écologique d’une requête Google, celui-ci équivalent à la production d’une ou deux tasses de café. Par habitude, on plante des arbres, n’importe où, n’importe comment, financés par la publicité de moteurs de recherche “verts”, “écolos”, [ou “alter-bidule”], utilisant… Google [dont, du coup, la puissance d’altération équivaut à l’action d’une crotte d’oiseau  dans l’eau sur le bloc de granite d’à coté].

On s’insurge que le travail des créateurs soit perçu comme valant moins que le travail d’un gérant d’une enseigne de LIDL. Nous “streamons” des films grâce à des serveurs localisés sur des îles du Pacifique et financés par une publicité pornographique produite par une morale hétéro-patriarcale.

Notre éthique nous contraint à coller des étiquettes stop-pub sur nos boites aux lettres. Pour toute réclamation, contactez-moi sur Gmail… ou “poke moa si té sr fb mdr”.

Par habitude, on défend la « neutralité du net », la « protection de la vie privée et des données personnelles » et combat la « censure » : on s’offusque que les fournisseurs d’accès internet filtrent nos contenus en nous proposant des offres dont le prix s’indexe sur la quantité ou le type de contenu proposé, on s’irrite que notre vie privée soit entravée et on s’insurge quand un site de militants révolutionnaires d’un pays totalitaire est bloqué. Mais contre l’oppression totalitaire, le langage du militant est aussi froid, techniciste et rebutant que ces fameux géants : GAFAM, NATU, BATX, CETA, IPRED, ACTA, HADOPI, DIY … la langue de “comm’” des détracteurs est la même que celle des détraqués.

On s’approprie son espace, on soigne son image, on cache le logo des marques comme celui de ses vieilles Nike, on travaille sur un bureau en bois issu de forêts gérées éclairé par les lumières des fenêtres ouvertes d’un bureau Windows.

“Par habitude…” : toujours la même rengaine. Même les manifestes m’ennuient terriblement de par leur conformité. Vous me direz certainement qu’il est facile de pointer les incohérences d’idéologies caricaturées et vous avez raison. J’ai exprimé ici une double caricature, les caricaturés et le caricaturiste qui, débordé par sa passion (emportement dont je me sens proche) interprète de manière trop simpliste… Caricaturiste qui croit par exemple en l’univocité des pictogrammes d’interaction (“like”, “unlike”) ou encore qui croit à la subversion du chiffrement de ses messages face aux grandes firmes. C’est donc contre ces idéologies, ces manières de “faire” le monde et donc ces mondes qui nous – nous, à Mailodie – semblent trop simplistes, celui des grandes entreprises qui nous réduisent à un consommateur et celui de la réaction directe trop peu transformatrice (celle des consomm’acteurs pas contents…) que nous proposons une forme de réponse (répondre plutôt que de réagir / réaction… naire ?). Je réponds pour ma part – tout en espérant que cette réflexion soit partagée par un collectif que j’essaye (par quelques “nous” et le nom commun de Mailodie) d’impliquer – que bien souvent, ces discours sont pris dans une pensée reposant sur des concepts qui s’opposent sans vraiment s’opposer : le matérialisme et l’immatérialisme. Or, je pense le concept de matérialité (et celui de dématérialisation) ou le concept de réel (et son opposé virtuel) assez symptomatique d’une pensée trop simpliste, à l’instar des dénominations opposant les “produits chimiques” aux “produits naturels” (car les produits issus de l’agriculture biologique sont bien des composés chimiques non moins produits dans une agriculture tout à fait artificielle…). Faire exister une dématérialisation fait pré-exister la matière ; faire exister le virtuel donne une dimension concrète au réel. Et tous ces concepts me semblent bien peu féconds… Par exemple, un livre numérisé (ou tout autre document numérique) est stocké sur des ordinateurs (rappelons qu’un serveur n’est ni plus ni moins qu’un ordinateur, et que le principe même d’internet, c’est la mise en réseau d’ordinateurs) qu’il faut alimenter d’une manière ou d’une autre autant qu’une lettre papier se compose des fibres végétales, qu’un signal de fumé sioux brûle du combustible, qu’un SMS nécessite un réseau de téléphonie, ou qu’un pigeon consomme des graines : rien ici n’est plus matériel ou plus virtuel. Et que faire de ce ma(il)nifeste ? De mon interprétation, de votre interprétation ? Des idées, du système d’idées (idéologie), de toutes mes représentations, de forces de volontés qui motivent des discours ? Rien de plus concret, réel ou matériel à mes yeux.

Ce qui m’intéresse ne concerne pas ces dichotomies réel / non-réel, mais bien ce qui fait partie du monde, de mon monde, ou d’un monde construit et partagé collectivement. Internet fait partie du monde. Dans la rue, dans la foule, je peux – j’en ai le droit – me déguiser, jouer des rôles, être sans visage ou muni d’un masque ; mais je ne peux pas – je n’en ai pas le droit – être a-nonyme, sans-nom, et c’est d’une certaine manière la seule façon de construire en commun : que chaque personne soit reconnue comme singulière, potentiellement digne d’intérêt et écoutée. En tout cas c’est le monde (faussement naïf) que je souhaite, un monde où les boulevards sont publics. Or internet côtoie le pire comme le pire : l’anarchie adolescente des Anonymous empruntant les grands boulevards et les portes d’entrées totalement privatisées d’internet que sont, par exemple, Google et Facebook.

Nous ne sommes pas l’État et nous ne voulons pas l’être. Mais nous essayons de construire nos relations d’une certaine manière (autrement dit, nous essayons de construire une certaine politique), dont l’objet ou le prétexte est ici, avec Mailodie, l’outil malheureusement nommé “informatique” (information, in-forme, sans-forme). Nous ne cherchons pas l’intégrité mais la cohérence, c’est-à-dire que nous pouvons poster des messages sur Facebook ou utiliser nos propres réseaux si nous savons argumenter les raisons de l’utilisation de l’un ou l’autre. L’argument consistant à dire qu’ « une partie de mon entourage fait des trucs sur Facebook » a une forte valeur à mes yeux ; cependant rester sur ce réseau implique de s’expliquer, de donner à comprendre ses intentions. Dit autrement, je cherche moins à être lucide (comme Néo et sa bande dans la Matrix) en éclairant les méfaits de ce monde, que d’affirmer une volonté transformatrice : on peut utiliser les moyens de trucs ou d’autres machins que nous n’aimons pas, mais il faut arriver à l’exprimer et le concevoir différemment. Penser internet différemment et vous aurez cette autre chose que vous nommerez différemment.

En ce sens, nous ne sommes pas le colibri qui fait sa part dans l’arrêt du feu de forêt car nous ne croyons pas aux petits gestes du quotidien (couper l’eau du robinet quand je me brosse les dents n’empêchera pas le monde d’être aussi laid après ma mort). Par contre, je crois et défends les symboles (laisser l’eau du robinet couler renvoie une image – à moi-même d’abord – d’un laissé aller, d’une non considération pour les liens entre les choses, et par là entre des êtres humains). Nous préférons des logiciels libres à buts non-lucratifs (les deux à la fois quand c’est possible) aux logiciels propriétaires (en ne revendiquant pas l’exclusivité et en étant libre de réappropriation ils se donnent à voir comme défendant la création plutôt que la conservation) tout en étant bien conscient que, pour autant, Linux est financé directement ou indirectement par Google et Microsoft. Mais ne renversons pas l’argument, car les choses hors-normes (le non lucratif par exemple, ou même le constructivisme !) sont dépendantes de la norme (le lucratif) tant que cette même norme existe. Changeons-la !

Nous n’avons pas besoin de toi, mais tu es le bienvenu chez Mailodie, une association légalement officieuse qui re-politise nos octets. Il s’agit, dans la mesure de nos compétences – mais surtout de l’implication des uns et des autres dans l’acquisition de ces compétences –, de proposer un agencement d’outils (courriel, nuage, hébergement de sites ou autre, etc.), sans l’angoisse de se sentir totalement dépassé par l’outil informatique (nous tentons d’éviter un langage techniciste excluant), où l’apport financier dépend moins de l’utilisation des services que des moyens dont l’on dispose, tout en maîtrisant l’implication de tel ou tel outil (par exemple le choix de logiciels libres, de serveurs qui ne sont pas à l’autre bout du monde, de passer par un intermédiaire pour tel ou tel service pour des raisons de sécurité ou de manque de compétences, etc.), où les choix sont discutés collectivement, et où la gestion se fait sérieusement sans se prendre trop au sérieux, dans la confiance (nécessaire… mais quand nos messages sont stockés sur Gmail, c’est à cette même entreprise privée que nous devons faire confiance…). Et nous avons même la prétention que cela soit pérenne !

“La tragique fin des experts”, intervention constructiviste au deuxième colloque “Pour une recherche scientifique responsable” de l’EHESS du 29 mai 2018

A-t-on besoin des experts ? Dans une société des “délégations” (politique et scientifique), certainement. Mais nous défendons ici que l’expert sous-entend un besoin de vérité, de faits extérieurs, autrement dis d’arguments d’autorité pour que des décideurs éclairés choisissent plus justement, produisant ainsi un déni de démocratie. Notre intervention constructiviste au deuxième colloque “Pour une recherche scientifique responsable” de l’EHESS  du 29 mai 2018 est en ligne, ainsi que le texte remanié. Nous attendons vos retours critiques !

Texte : la-tragique-fin-des-experts_birge_calba_2018

 

Recherches Éristiques

Dans la vie, j’avais deux problèmes : le sens de la vie, et le chou-fleur. Depuis, je ne mange plus de chou-fleur, et je fais de la recherche. De la recherche en sociologie dramaturgique avec mes complices d’Hyperthèses, dont l’un deux est chercheur en éristique. Ce n’est pas une parole experte qui vous conseille ces lectures, mais je vous invite à vous prendre au jeu de l’art de la dispute à la rencontre du nouveau site internet de Sarah Calba à l’esthétique constructiviste bien affirmée : https://eristique.hypertheses.org

La thèse disponible en ligne

**Non-Exclusif !**

La thèse de Robin Birgé, simplement et sobrement intitulée pour les besoins marketing « La tragédie de l’expert ou “Langagement en science-friction” comme réponse à la déconstruction de l’autoritarisme et du relativisme de l’expertise scientifique par la sociologie dramaturgique », est finalement indisponible en librairie, mais téléchargeable en ligne !

**Tout doit paraître !**

« Prétentieux et caricatural », « tranché et tranchant » ou encore « écrit de faux-sceptique » selon ses complices. Mais aussi : « Prétentieux et caricatural », « sans nuances et agaçant » et « bon pour la fosse septique » selon d’autres.

**Jugez un livre à sa couverture (car c’est le début de l’histoire…), car la barbe fait (aussi) le philosophe (quand il est barbant – et attention, je suis imberbe et sociologue dramaturgique, rassurez-vous), comme l’habit participe à faire le moine, et le style analytique participe à faire de la science analytique non-poilante**

Pour toute réclamation concernant la laideur de la couverture, veuillez-vous adresser au collège doctoral de l’université.

**Toute contrefaçon est vivement encouragée**

Disponible ici

Biologisation du social

Après une formation initiale en écologie fonctionnelle -Licence Biologie des Organismes à Angers, et Master EcoSystèmeS à Université Montpellier 2, on m’a explicitement signalé que l’épistémologie n’était pas une science et n’a pas à être pratiquée au sein des sciences expérimentales. Mes travaux ne me semblaient pourtant pas si étrangers à la discipline initiale. Et comment étudier les fonctions écologiques, parfois traduites en termes économiques comme les “services écosystémiques”, sans se poser la question du statut du savoir mobilisé bien au-delà de l’unique champ scientifique ? A titre d’exemple  :

(i) Étude de l’empreinte écologique comme traduction du niveau de vie et indicateur de pression écologique ;

(ii) Étude critique éthique et écologique de sytèmes agro-écologiques dans le vignoble du Saumur-Chamigny intitulé méchamment (V)Ignoble esprit du Terroir ;

(iii) Étude critique éthique et écologique (avec de timides incursions en économie) de la mise en place de techniques agroécologiques au Cameroun afin de générer des crédits de Carbone valorisables sur le marché de carbone européen.

 

Déçu du manque crucial d’intérêt de réflexivité dans ces champs de recherches (sans vouloir généraliser bien entendu, la plupart des chercheurs rencontrés déplorent également ce manque), je me tourne donc vers un cursus d’histoire et philosophie des sciences, avec un intérêt accru pour l’épistémologie de la biologie humaine, au titre d’une part de mon cursus, et d’autre part du questionnement sur l’intérêt de la mobilisation du concept de “nature humaine” dans une société dont l’un des buts est la construction collective sans mobiliser d’arguments d’autorité.

 

Mes premiers travaux en anthropo-épistémologie débutent en Master 1, mémoire dirigé par Grégoire Molinatti en 2011 (Centre Norbert Elisas de Marseille & Lirdef de L’Université de Montpellier), par une enquête sur la “biologisation du social”. De façon maladroite et un peu gauche -surtout à gauche d’ailleurs-, je cristallise ici toutes mes préoccupations qui, si elles se sont complexifiées aujourd’hui -tout du moins je l’espère-, restent toujours vives. Je m’intéressais alors aux arguments d’autorité émis par des chercheurs en biologie évolutive humaine qui expliquent les comportements humains, notamment l’homosexualité masculine, à travers le prisme unique de théories darwiniennes. En allant à leur rencontre, je m’interrogeais sur la construction de leurs questions de recherche qui me semblaient pour le moins problématiques (ils seraient certainement en désaccord avec ma “traduction”). En effet, à l’instar de la latéralité (le fait d’être gaucher ou droitier) ou des maladies mentales, l’homosexualité est postulée comme un caractère héritable et comme un frein à la reproduction sexuelle. L’homosexualité est donc très explicitement considérée comme un “paradoxe darwinien” (comment ce caractère a-t-il pu perdurer ?). La dimension éthique de ces recherches est soit évacuée (le chercheur n’est pas responsable des implications sociales de ses théories), soit traitée sous l’angle politique de la déresponsabilisation des homosexuels : s’ils ne l’ont pas choisi, alors ce n’est pas de leur faute : ils devraient être moins discriminés dans nos sociétés contemporaines. Il me semble que ces travaux sont dans la droite lignée de la sociobiologie des années 1970-80, qui affirmaient que “les gènes tiennent la culture en laisse”. Sans être aussi réductionniste, ce qui semble toujours d’actualité dans de telles recherches est une propension scientiste où les sciences humaines se font littéralement phagocyter par la biologie (son ontologie, sa méthodologie, son éthique). Les conséquences éthiques sont la négation du concept même du “cadre interprétatif” (de paradigme, style de pensée, ou autre), ce qui conduit tristement à l’essentialisation de catégories de pensées qui deviennent quasi-immuables et difficiles à discuter. Dans ce cas il s’agit par exemple des catégories “homosexuel” et “hétérosexuel” qui ont pourtant longuement été discutées par les études sur le genre.

Ce mémoire a ses limites. Par exemple, la critique que j’ai portée est presque exclusivement dans la déconstruction d’arguments d’autorité et naturalisant, ce qui m’a permis de construire les prémices d’une posture épistémique que je nommais “constructiviste” (opposée à une posture “réaliste”). Je tombe donc peut-être dans le travers inhérent au relativisme qui ne s’attache qu’à la déconstruction sans penser la (re)-construction.

Affaire Sokal

Mise en scène de l’affaire Sokal : questions politiques, ontologiques (qu’est-ce que la connaissance ?), méthodologiques (comment est-elle constituée ?) et éthiques (comment apprécier sa valeur ou sa validité ?).

Mon mémoire de Master 2, dirigé par Pascal Nouvel (Département de philosophie de l’Université Paul-Valéry – Université Montpellier 3), consiste en une mise en scène épistémologique de l’Affaire Sokal.

Ce qu’on appelle l’affaire Sokal peut être décomposée en deux actes. Le point de départ est bien défini : il s’agit du pastiche d’un physicien américain, Alan Sokal, publié en mai 1996 dans la revue culturelle américaine Social Text. Sa cible : des auteurs de gauche issus de la « nébuleuse postmoderne » (rarement défini) et le « relativisme cognitif » (souvent mal-défini ou défini dans la volonté de le détruire).

 

Le premier enseignement que je tire de la pratique du canular pour piéger des personnes, est double : un canular ne démontre pas grand chose (sauf qu’un mauvais article a été validé par quelques personnes, ce qui arrive dans toutes les revues), et qu’en jetant l’opprobre sur tout un champ de recherche de cette manière, on coupe court à une discussion intelligente. Je qualifie volontiers cette méthode d’anti-intellectualisme, méthode qui malheureusement a fait des émules. (http://www.liberation.fr/debats/2016/05/31/canulars-academiques-les-maitres-a-penser-demasques_1456452). L’intérêt des débats qui en découlent n’est aucunement en jeu ici.

 

L’affaire, très politique aux États-Unis, est relayée non seulement dans les journaux universitaires, mais également dans la presse généraliste, et jusqu’en Europe : l’ensemble de cette controverse constitue le premier acte, ou “affaire Social Text”. En effet, le premier but explicite de Sokal est politique. Il se proclame comme politiquement “à gauche” et la science des deux derniers siècles était plutôt de ce bord politique. Le rôle du scientifique est de produire une analyse objective de la réalité ; ses valeurs -Vérité, Raison, Objectivité- deviennent des outils de lutte contre l’obscurantisme, les mystifications soutenues par le pouvoir, ou contre des formes d’oppressions. Sokal pointe du doigt la trahison de l’idéal des Lumières. Il s’attaque ainsi aux penchants subjectivistes des discours des courants nommés postmodernistes , qui, en considérant la connaissance comme le résultat d’une simple convention sociale, sont « hostile[s] aux valeurs et au futur de la gauche » car incapables de produire d’analyse réelle de la société. Sokal va plus loin en amenant dans le débat la “tarte à la crème” des anti-relativistes : concevoir que la réalité n’est définie que par conventions sociales peut amener aux négationnismes de tout genre (esclavagisme, chambres à gaz, etc.). Ce qui, vous l’avez deviné, me semble un argument assez faible quand on pense à toutes les atrocités commises au nom de la Science la plus normale, passées (traite des noirs, colonialisme, eugénisme, nombres de guerres, …) et présentes (néo-colonialisme, esclavage moderne au nom de l’efficacité du système économique mondialisé, …). J’affirme en effet que notre monde a un problème de surplus d’autorité en la science, et non l’inverse : la réflexivité est une arme de construction face à l’oppression, et la perte de fondements absolus (via le relativisme) est une arme au fondement d’une bonne éthique de la discussion que tout à chacun peut se rapproprier, même les pires ennemis (c’est le prix à payer de la perte de fondements).

Lorsqu’elle parait se tasser en juin 1997, elle reprend de plus belle en septembre 1997 par un coup médiatique de Sokal, alors associé au physicien belge Jean Bricmont, lors de la publication du livre Impostures Intellectuelles qui constitue l’amorce du deuxième acte, ou “affaire Impostures Intellectuelles” (toutes mes excuses pour ce manque d’originalité terminologique). Cette fois, les auteurs ont la prétention d’épingler l’abus de l’utilisation de termes scientifiques dans les productions des auteurs incriminés dans le canular un an plus tôt. La transition d’une affaire à l’autre n’est pas évidente à borner, tant spatialement que temporellement. Si l’affaire Impostures Intellectuelles semble moins politique et se poursuit outre atlantique, elle se concentre en France sur les auteurs incriminés dans le pamphlet, et dans le monde anglo-saxon sur l’opposition entre ceux qui font la science et ceux qui l’étudient. Cette affaire se caractérise dès le début par un jeu d’interprétation et de réinterprétation de la signification du canular. Chaque protagoniste, en se réappropriant le texte, l’insère dans sa vision du monde et en tire des conclusions avec sa logique propre dans un cadre de communication mouvant (d’où il s’exprime).

La thèse : La tragédie de l’expert ou “Langagement en science-friction” comme réponse à la déconstruction de l’autoritarisme et du relativisme de l’expertise scientifique par la sociologie dramaturgique

Mon travail de thèse (soutenu le 29 janvier 2018 à Montpellier /  Le manuscrit définitif est disponible ici en pdf.) propose une réflexion au sujet d’un paradoxe ancien mais qui demeure pertinent à travailler dans le contexte renouvelé des “controverses socio-scientifiques” publiques. Je qualifie la posture épistémique dominante au sein de la communauté scientifique de réeliste, à savoir qu’il existerait en soi un monde extérieur à la pensée, qu’une connaissance dite objective et neutre de ce monde serait possible, et que cela permettrait un progrès social. Par ailleurs, les exigences de la démocratie – ici entendue comme une forme d’organisation visant à construire un monde commun par l’accord et l’entente du peuple – présupposent que chaque voix individuelle, chaque point de vue singulier est à considérer selon une éthique égalitaire. Le statut de l’expert en démocratie me parait ainsi paradoxal. En effet, si l’expert est un scientifique appelé à répondre à une question définie par le politique pour laquelle, en contexte de controverse, les données scientifiques disponibles ne permettent pas de conclure, l’expert doit néanmoins proposer une réponse à la question qui lui est posée. L’expert est alors choisi pour sa présupposée compétence, elle-même fondée sur la croyance en un accès privilégié au réel. Ce choix suggère que la parole de l’expert est toujours plus intéressante, plus pertinente qu’une parole non-experte, ce qui semble aller à l’encontre du postulat démocratique.

Face aux multiples critiques de l’expertise scientifique produites au cours de ces dernières décennies et les réponses qui y ont été apportées, j’identifie deux craintes, deux spectres (dans le sens « d’apparitions effrayantes »). Le premier concerne le renforcement de la légitimité traditionnelle de l’expertise motivée par une épistémologie réeliste, et la peur de la confiscation du pouvoir qui en découle. Le second concerne l’altération des frontières entre sciences et non-sciences, la relativisation du pouvoir de la “grande science” qui pourrait conduire à une forme de nihilisme, à savoir la perte de la hiérarchie des valeurs – notamment la distinction entre connaissance et croyance – et la perte de la potentialité de fonder une connaissance pertinente nécessaire à une transformation sociale du monde.

Mon enquête commence par une mise en scène réflexive de trois études de cas (des expertises collectives en situation de controverse portant sur les OGM, les gaz de schiste et la réforme du droit de la famille), en m’intéressant particulièrement au potentiel de l’expertise engagée. Par le truchement de réflexions épistémologiques et méthodologiques, j’abandonne des notions qui me semblent trop empreintes de réelisme comme le terrain (et son rapport à la description du monde) ou la controverse (qui suggère la clôture et plus encore le renversement d’une position par une autre), pour finalement leur préférer ceux d’enquête et de discussion plus appropriés à ma volonté de transformation constructiviste. Cet intérêt pour le choix des mots m’a également amené à prendre mes distances avec la communication régie par une contrainte d’efficacité (c’est-à-dire qui cherche à une action déterminée sur le monde), et à définir ma discipline de recherche : la sociologie dramaturgique. Celle-ci se caractérise par un engagement dans et par le langage cherchant, par la critique – c’est-à-dire l’altération d’autres représentations et formulations singulières – à produire une recherche efficiente, à savoir une transformation collective du monde .

L’expertise scientifique résistera-t-elle à notre enquête dramaturgique ?