Actio, Drama et Pragma sont sur un bateau. Pourquoi l’action ? Ou différenciation éthique des esthétiques de l’action.

Mes thèmes de recherche portent sur les relations entre science et société, sur la responsabilité sociale, l’implication et l’engagement politique du chercheur. Ma formation, comme mon travail de recherche jusqu’à aujourd’hui, est caractérisée par l’interdisciplinarité : d’abord acculturé aux sciences dites expérimentales – la biologie et l’écologie –, j’ai choisi de questionner le statut de ces sciences, et mon propre statut, en me formant aux “études de sciences”. C’est dans un tel cadre que j’ai entamé mon doctorat sur la place de l’expert scientifique en démocratie : faut-il plus d’experts et risquer la confiscation du pouvoir aux citoyens, ou moins d’experts au risque de ne plus avoir de fondements solides sur lesquels prendre les meilleures décisions ? C’est avec un goût prononcé pour l’épistémologie que j’emprunte largement à différents champs disciplinaires pour répondre à ma problématique : les sciences de la communication, la sociologie des sciences et de l’expertise, l’anthropologie de la connaissance et de la communication et les sciences politiques. J’ajouterais à cette liste (bien trop encyclopédique à mon goût) un champ moins bien défini dont je mobilise des objets hétérogènes dès que cela me semble pertinent, celui de la culture populaire. Ne souhaitant pas “faire école”, les membres de mon jury de soutenance de thèse soulignent unanimement la difficulté à qualifier en des termes académiques ma discipline. Pour certains je pratique une sorte « d’épistémologie-politique » (Dominique Vinck et Grégoire Molinatti). Bien conscient de la difficulté à concilier mon projet de toujours parler de manière située, et non d’un “point de vue de nulle part” ou du “point de vue de Sirius”, avec une interdisciplinarité qui m’est tout autant problématique : que signifie se placer “entre” ? Mon nominalisme affirmé m’a amené à assumer une interdisciplinarité institutionnelle, tout en nommant et précisant ma discipline singulière – d’où je parle : la sociologie dramaturgique. Je l’argumente dans ma thèse par l’intérêt porté à (littéralement) l’étude des sociétés, et par mon souci de l’action sur le monde. Ce monde dans lequel je vis, je l’étudie et je souhaite le transformer “scientifiquement” (à savoir collectivement, par la critique), agir dessus selon un idéal de justice, ce qui m’a amené à une critique du (des) Grand Partage entre connaissance et croyance, fait (donné) et valeur.

J’aimerais vous exposer en quoi le terme de drame (qui signifie action) m’a paru le plus pertinent, notamment pour me démarquer des travers que j’identifie dans l’action pratique du pragmatisme, et en quoi j’aimerais travailler à la rencontre, ou la confrontation, de la sociologie dramatique avec une autre forme d’action : la recherche action.

Le bateau comme métaphore de la production de connaissances

Le frontispice du Novum Organum, l’un des ouvrages majeurs du philosophe Francis Bacon qui fonde les sciences modernes et qui peut être traduit par “nouvel outil”, est orné d’une image métaphorique de l’épistémologie de la découverte scientifique préconisée par l’auteur. Il s’agit de la représentation d’un océan qui s’étend jusqu’à l’horizon – l’immensité des phénomènes composant la nature – sur lequel naviguent des navires (constructions hautement techniques – tout du moins pour l’époque – permettant l’exploration) qui dépassent deux colonnes.
Houghton EC.B1328.620ib - Novum organum scientiarum
Connues sous le nom de Colonnes d’Hercule, elles symbolisent la limite du monde connu dans l’antiquité, au-delà des côtes africaines et européennes adjacentes au détroit de Gibraltar. C’est par le moyen du progrès technique permettant d’en savoir toujours plus sur les secrets de la nature que petit à petit, l’océan de l’empirie, des données provenant de l’expérience sensible, se dé-couvre. C’est ainsi que le bateau des sciences modernes permet de lever le voile de la nature, de produire des connaissances vraies et justifiées, c’est-à-dire des connaissances qui expliquent les causes et qui correspondent à un réel pré-existant. En ce sens, cette recherche explicative va présenter le réel pré-existant, et dans ma thèse, je nomme cette croyance le réelisme. Le bateau des chercheurs de la science moderne, en produisant une carte du réel de plus en plus étendue, de plus en plus précise et exacte – prenant des teintes différentes selon les postures épistémologiques des chercheurs (vérificationnisme, réfutationisme, etc.) –, permettrait par la maîtrise de la nature un progrès de l’humanité en général. Actualisée à notre monde contemporain, ce que Dominique Pestre nomme « régime de sciences en société », je pourrais imaginer une photographie à l’esthétique réeliste – d’un “point de vue qui se penserait comme de nulle part” –, du détroit de Gibraltar d’où partiraient et reviendraient des navires porte-conteneurs. Dit de manière caricaturale, le réelisme des sciences modernes est aujourd’hui majoritairement soumis aux règles d’une économie de marché sur le mode de la rentabilité.

Si j’estime que la science explicative est dominante – celle qui est pratiquée et dont je fais quotidiennement l’expérience à la rencontre des images véhiculées dans les médias ou la culture populaire – je rencontre pour autant dans les discours (discours au sens large) une grande variété de postures épistémiques. Celle qui m’intéresse, et que j’ai argumentée dans mon travail de thèse, je la nomme avec d’autres 1 constructiviste. Notre bateau, à l’allure singulière, s’intéresse moins aux explications causales qu’à la recherche de compréhension (de sens) de re-présentations symboliques qui composent des mondes non plus de données empiriques, mais de construits. L’intérêt de cette posture épistémique dans l’optique d’une recherche engagée est de situer le pouvoir dans et par le langage, en responsabilisant les acteurs produisant des connaissances chargées de valeurs, et donc des mondes.

La discipline d’origine par laquelle je me suis construit – l’anthropologie de la connaissance, ou plus généralement les études de sciences – m’a conduit à qualifier un type de recherche à l’esthétique particulière, celle d’une posture revendiquée de constructiviste, mais qui se donne à voir comme une recherche explicative aux soubassements pourtant réelistes. Il s’agit non plus d’une science explicative (car le réelisme est rejeté), ni d’une science compréhensive (car la forme est explicative), mais d’une science que je nomme descriptive. Cette science re-présente des groupes concernés, explore des controverses, pratique des terrains, traite des données : c’est le bateau commun de la description, qui construit une multitude de cartographies de l’océan, celle de l’anthropologie de la connaissance, des études de sciences constructivistes, de la sociologie pragmatique, de la sociologie latourrienne. J’ai ainsi construit ces différentes caricatures 2 au cours de mon travail doctoral et dans un chapitre d’ouvrage avec Sarah Calba (sous presse) intitulé Langagement ou la déconstruction de la neutralité scientifique mise en scène par la sociologie dramaturgique.

L’éristique de la sociologie dramaturgique à la rencontre du pragmatisme…

La sociologie dramaturgique s’est construite par une série de transformations successives de l’anthropologie de la connaissance et de la sociologie pragmatique. J’ai argumenté dans mes deux premières parties de thèse les travers du terrain (que j’ai mis en scène à travers trois études de cas d’expertises controversées au sujet de l’écotoxicologie d’un maïs transgénique 3, de l’exploration des gaz de schistes 4 et de la réforme de la loi famille 5), à savoir que j’identifie un rapport trop réeliste aux données empiriques par rapport à d’autres formes de discours. J’argumente également l’idée que cette critique s’applique dans une certaine mesure à la sociologie pragmatique qui, tout en assumant un constructivisme épistémologique, prend le soin de sauvegarder le réel (qui nous résiste et permet de passer ou non des épreuves). Cette forme particulière de réelisme (que je nomme constructionnisme) est appliquée aux acteurs du terrain, qu’il s’agit d’écouter, de manière symétrique (dans le noble objectif de montrer les asymétries), et d’accompagner. Si je partage l’idée de laisser la capacité critique aux acteurs, c’est par souci de transformation radicale(ment nominaliste) du monde, sans justement risquer l’instrumentalisation des acteurs 6, que j’ai opté pour une transformation de l’action pragmatique trop réeliste, pour une dramaturgie. D’ailleurs la pratique, du grec praktikê, se construit contre la theoretikê, la théorie. “Bien sûr” les philosophies pragmatistes n’entendent pas séparer l’action et la théorie, écrire un texte étant déjà une action sur le monde, mais c’est par souci de rupture avec l’habitude, par distanciation brechtienne 7 que je préfère le choix d’un terme singulier, le drame (en grec drama signifie également l’action). C’est d’ailleurs la finalité (non comme clôture, mais comme le but recherché) de la sociologie dramaturgique de prendre ses distances avec les habitudes pour mieux les manipuler, les mettre en scène, pour les transformer. La sociologie dramaturgique partage avec le pragmatisme l’importance et l’intérêt de concevoir une pluralité de mondes portés par des acteurs situés dans des dispositifs tout aussi hétérogènes, mais sa volonté de transformation du monde n’accepte aucune tolérance vis-à-vis d’un discours d’acteur, quel qu’il soit. Au contraire, c’est par la discussion avec l’acteur que la compréhension peut avoir lieu. C’est d’ailleurs ce qui fonde son éthique de la discussion, l’éristique : c’est dans la confrontation de points de vue singuliers qu’une connaissance constructiviste peut s’élever.

…et de la recherche-action.

Selon Alexia Morvan (2013), « Les théorisations de la recherche-action considèrent l’expérience, l’action (ou l’activité) comme source de connaissance et assument une posture d’engagement du chercheur dans la transformation de la réalité (ou d’efficacité pratique de la recherche). Ce point assure l’unité intellectuelle par-delà les différences substantielles entre les familles de théories. Au-delà de cet horizon théorique commun, il faudra distinguer au regard de la question de la participation entre un modèle de recherche-action appliquée et un modèle de recherche impliquée. Dans le deuxième modèle cette contestation de la frontière entre théorie et pratique s’étend à celle du pouvoir du chercheur dans la production de connaissances. » Partant de cette définition, et également sur les conseils de mon jury de thèse, il me semble en effet pertinent de chercher à faire rencontrer, à confronter la sociologie dramaturgique et la recherche-action, dite également recherche-intervention, ou recherche-expérimentation. Mon objectif de recherche ne serait absolument pas de produire un état de l’art en la matière, mais plutôt de viser la production d’un article sur les différenciations éthiques de l’esthétique de l’action, en me confrontant à des discours canoniques ou plus discrets, qui me permettront de comprendre en quoi la recherche-action produit un rapport particulier au monde et à sa transformation. Plus particulièrement, dans l’élan de ma thèse, il s’agirait de construire une représentation de l’esthétique de la recherche-action, l’esthétique entendue comme un rapport du fond (le contenu, le propos) et de la forme (la manière de donner à voir le propos), en partant du principe que les deux sont temporairement et analytiquement séparables, mais indissociables dans sa compréhension 8. Qu’est-ce que donne à voir la recherche action, elle-même inspirée de lectures pragmatistes (Lewin, considéré comme un précurseur de la recherche-action, s’inspire d’auteurs comme James et Dewey), tout en mobilisant les sciences expérimentales ? Comment répond-elle à la critique de l’acceptabilité sociale ou de l’instrumentalisation des acteurs par les chercheurs (notamment la recherche-action-participative 9 qui critique la spécialisation du travail en impliquant les acteurs non-scientifiques à la production de connaissances) ? Comment agence-t-elle le rapport de la théorie et de la pratique (un ancien Grand Partage) ? Comment conçoit-elle son rapport entre la subversion et « l’efficacité pratique de la recherche » qui, formulé ainsi, prend le risque d’embrasser les injonctions d’une recherche entrepreneuriale et rentable (son vocabulaire, pour prendre quelques exemples non-exemplaires, semble être managériale, comme la « planification stratégique », le « calibrage des outils », les « études de faisabilité », « l’utilisation de ressources » 10) ? Ces questions ont été au cœur de ma réflexion sur le rôle de l’expert, et j’espère pouvoir les prolonger au sujet de la recherche-action.

D’une manière générale, après avoir contribué à la suite de nombreux auteurs à couler le bateau de la recherche explicative et réeliste, mon projet consiste à comprendre si le drama, le pragma et l’actio peuvent partager le même bateau.

Bibliographie

Calba S. et Birgé R. (Sous presse) Langagement ou la déconstruction de la neutralité scientifique mise en scène par la sociologie dramaturgique. Les Éditions science et Bien commun, Québec.

Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. 2018. http://www.cnrtl.fr/ consulté le 15 février 2018.

Chevalier J., Buckles Daniel et Bourassa M. (2013) Guide de la recherche-action, la planification et l’évaluation participatives, SAS2 Dialogue, Ottawa, Canada.

GDR PARCS. 2018. http://gdrparcs.fr/, consulté le 15 février 2018.

Morvan A. « Recherche-action », dans Casillo I. Avec Barbier R, Blondiaux L, Chateauraynaud F, Fourniau J-M, Lefebvre R, Neveu C. et Salles D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013. http://www.dicopart.fr/es/dico/recherche-action. Consulté le 15 février 2018.

  1. Le laboratoire indépendant Hyperthèses par exemple
  2. “Caricature” non pas dans le sens de “simplification” ou de “tourner au ridicule”, mais dans le sens de l’image, du « Portrait en charge, le plus souvent schématique, dessiné ou peint, mettant exagérément l’accent, dans une intention plaisante ou satirique, sur un trait jugé caractéristique du sujet » (selon une définition du CNRTL, 2018).
  3. Notamment sur deux expertises évaluant l’affaire Séralini : un avis émis au nom de six académies des sciences, et le Haut Conseil des Biotechnologies.
  4. Une expertise a été produite de manière spontanée par un laboratoire d’hydro-géologie du Sud de la France.
  5. Un rapport d’expertise dit “engagé” en sciences humaines et sociales qui propose par exemple l’ouverture de la Procréation Médicalement Assistée pour les couples de même sexe.
  6. La notion de porte-parole a également fait l’objet d’une critique dans ma thèse.
  7. Ou par étrangéisation, traduction plus littérale du terme allemand de Brecht, Verfremdungseffekt, à savoir qui produit un effet d’étrangeté.
  8. Thèse voisine de ce que nous développons avec Grégoire Molinatti à propos de l’indissociabilité de la construction de la connaissance (dans notre cas il s’agissait de discours d’expertise) et de la manière de la publiciser.
  9. Par exemple telle que présentée par Chevalier, Buckles et Bourassa (2013)
  10. Ce champ lexical est issu du site du GDR PARCS (2018)

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