Mail-ô-dieux : Une réponse à l’écologie politique bien trop concrète. Manifeste du projet Mailodie

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Par habitude, nos photographies sont numériques, nos recherches quotidiennes sont des requêtes, les livres de Pierre Rabhi sont lus sur liseuses Amazon, le bras levé signifiant au taxi de s’arrêter est remplacé par un glissement d’index sur l’appli’ UberX, quand le pouce baissé des vidéos Youtube remplace le majeur levé.
Par habitude, on tend parfois à exprimer sa nostalgie de l’odeur de poussière des vieilles librairies ou de la surprise d’un poisson d’argent se faufilant entre les pages des livres jaunies de la bibliothèque de sa grand-mère. Mieux : on achète ses vieux meubles vintages sur le groupe Facebook du Bon Coin de son quartier.
Le libéralisme économique s’accommode très bien du nostalgisme.

On accuse la surveillance généralisée de chacun de nos clics. On cache nos caméras avec un post-it usagé. On se révolte d’apprendre que nos données personnelles soient transmises à de grands groupes privés, que notre existence soit réduite à un profil, un produit, une case de tableur traitée par un obscur algorithme au service du marketing.
Nous nous offusquons de la lecture de nos courriels par Yahoo, Gmail ou Microsoft ou que nos documents envoyés dans le cloud ne soient-pas confidentiels.
Et nous rétorquons à ces grandes firmes par des arguments sécuritaires pris dans une rhétorique de peur et de protection : quand les données personnelles sont en jeux, pourquoi ne pas les chiffrer et les crypter ? L’universalisme d’un internet sans frontières se marie à merveille avec le repli sur soi.

Je prends un selfie avec mon I-phone en mangeant une pomme Bio’ locale protégée par une AOC. Après deux requêtes Wikipedia, j’allume mon ordinateur Apple qui a déjà accès à mon selfie alors partagé sur tous mes périphériques.

On s’offusque de la publicité intempestive, mais on consulte tout de même les sites qui fonctionnent sur cette économie en bloquant leurs publicités, tout en se révoltant de la non gratuité de services alternatifs.

On râle quand, chaque année, la scolarité nous redemande une copie de notre JAPD ou de notre diplôme du baccalauréat, mais – sans doute par peur qu’un État peu scrupuleux ait entre ses mains cette puissante arme de contrôle “informative” – on refuse que ces documents officiels soient centralisés dans un fichier commun côtoyant notre numéro de sécurité sociale et notre permis de conduire.

Par habitude, on s’offusque du coût écologique d’une requête Google, celui-ci équivalent à la production d’une ou deux tasses de café. Par habitude, on plante des arbres, n’importe où, n’importe comment, financés par la publicité de moteurs de recherche “verts”, “écolos”, [ou “alter-bidule”], utilisant… Google [dont, du coup, la puissance d’altération équivaut à l’action d’une crotte d’oiseau  dans l’eau sur le bloc de granite d’à coté].

On s’insurge que le travail des créateurs soit perçu comme valant moins que le travail d’un gérant d’une enseigne de LIDL. Nous “streamons” des films grâce à des serveurs localisés sur des îles du Pacifique et financés par une publicité pornographique produite par une morale hétéro-patriarcale.

Notre éthique nous contraint à coller des étiquettes stop-pub sur nos boites aux lettres. Pour toute réclamation, contactez-moi sur Gmail… ou “poke moa si té sr fb mdr”.

Par habitude, on défend la « neutralité du net », la « protection de la vie privée et des données personnelles » et combat la « censure » : on s’offusque que les fournisseurs d’accès internet filtrent nos contenus en nous proposant des offres dont le prix s’indexe sur la quantité ou le type de contenu proposé, on s’irrite que notre vie privée soit entravée et on s’insurge quand un site de militants révolutionnaires d’un pays totalitaire est bloqué. Mais contre l’oppression totalitaire, le langage du militant est aussi froid, techniciste et rebutant que ces fameux géants : GAFAM, NATU, BATX, CETA, IPRED, ACTA, HADOPI, DIY … la langue de “comm’” des détracteurs est la même que celle des détraqués.

On s’approprie son espace, on soigne son image, on cache le logo des marques comme celui de ses vieilles Nike, on travaille sur un bureau en bois issu de forêts gérées éclairé par les lumières des fenêtres ouvertes d’un bureau Windows.

“Par habitude…” : toujours la même rengaine. Même les manifestes m’ennuient terriblement de par leur conformité. Vous me direz certainement qu’il est facile de pointer les incohérences d’idéologies caricaturées et vous avez raison. J’ai exprimé ici une double caricature, les caricaturés et le caricaturiste qui, débordé par sa passion (emportement dont je me sens proche) interprète de manière trop simpliste… Caricaturiste qui croit par exemple en l’univocité des pictogrammes d’interaction (“like”, “unlike”) ou encore qui croit à la subversion du chiffrement de ses messages face aux grandes firmes. C’est donc contre ces idéologies, ces manières de “faire” le monde et donc ces mondes qui nous – nous, à Mailodie – semblent trop simplistes, celui des grandes entreprises qui nous réduisent à un consommateur et celui de la réaction directe trop peu transformatrice (celle des consomm’acteurs pas contents…) que nous proposons une forme de réponse (répondre plutôt que de réagir / réaction… naire ?). Je réponds pour ma part – tout en espérant que cette réflexion soit partagée par un collectif que j’essaye (par quelques “nous” et le nom commun de Mailodie) d’impliquer – que bien souvent, ces discours sont pris dans une pensée reposant sur des concepts qui s’opposent sans vraiment s’opposer : le matérialisme et l’immatérialisme. Or, je pense le concept de matérialité (et celui de dématérialisation) ou le concept de réel (et son opposé virtuel) assez symptomatique d’une pensée trop simpliste, à l’instar des dénominations opposant les “produits chimiques” aux “produits naturels” (car les produits issus de l’agriculture biologique sont bien des composés chimiques non moins produits dans une agriculture tout à fait artificielle…). Faire exister une dématérialisation fait pré-exister la matière ; faire exister le virtuel donne une dimension concrète au réel. Et tous ces concepts me semblent bien peu féconds… Par exemple, un livre numérisé (ou tout autre document numérique) est stocké sur des ordinateurs (rappelons qu’un serveur n’est ni plus ni moins qu’un ordinateur, et que le principe même d’internet, c’est la mise en réseau d’ordinateurs) qu’il faut alimenter d’une manière ou d’une autre autant qu’une lettre papier se compose des fibres végétales, qu’un signal de fumé sioux brûle du combustible, qu’un SMS nécessite un réseau de téléphonie, ou qu’un pigeon consomme des graines : rien ici n’est plus matériel ou plus virtuel. Et que faire de ce ma(il)nifeste ? De mon interprétation, de votre interprétation ? Des idées, du système d’idées (idéologie), de toutes mes représentations, de forces de volontés qui motivent des discours ? Rien de plus concret, réel ou matériel à mes yeux.

Ce qui m’intéresse ne concerne pas ces dichotomies réel / non-réel, mais bien ce qui fait partie du monde, de mon monde, ou d’un monde construit et partagé collectivement. Internet fait partie du monde. Dans la rue, dans la foule, je peux – j’en ai le droit – me déguiser, jouer des rôles, être sans visage ou muni d’un masque ; mais je ne peux pas – je n’en ai pas le droit – être a-nonyme, sans-nom, et c’est d’une certaine manière la seule façon de construire en commun : que chaque personne soit reconnue comme singulière, potentiellement digne d’intérêt et écoutée. En tout cas c’est le monde (faussement naïf) que je souhaite, un monde où les boulevards sont publics. Or internet côtoie le pire comme le pire : l’anarchie adolescente des Anonymous empruntant les grands boulevards et les portes d’entrées totalement privatisées d’internet que sont, par exemple, Google et Facebook.

Nous ne sommes pas l’État et nous ne voulons pas l’être. Mais nous essayons de construire nos relations d’une certaine manière (autrement dit, nous essayons de construire une certaine politique), dont l’objet ou le prétexte est ici, avec Mailodie, l’outil malheureusement nommé “informatique” (information, in-forme, sans-forme). Nous ne cherchons pas l’intégrité mais la cohérence, c’est-à-dire que nous pouvons poster des messages sur Facebook ou utiliser nos propres réseaux si nous savons argumenter les raisons de l’utilisation de l’un ou l’autre. L’argument consistant à dire qu’ « une partie de mon entourage fait des trucs sur Facebook » a une forte valeur à mes yeux ; cependant rester sur ce réseau implique de s’expliquer, de donner à comprendre ses intentions. Dit autrement, je cherche moins à être lucide (comme Néo et sa bande dans la Matrix) en éclairant les méfaits de ce monde, que d’affirmer une volonté transformatrice : on peut utiliser les moyens de trucs ou d’autres machins que nous n’aimons pas, mais il faut arriver à l’exprimer et le concevoir différemment. Penser internet différemment et vous aurez cette autre chose que vous nommerez différemment.

En ce sens, nous ne sommes pas le colibri qui fait sa part dans l’arrêt du feu de forêt car nous ne croyons pas aux petits gestes du quotidien (couper l’eau du robinet quand je me brosse les dents n’empêchera pas le monde d’être aussi laid après ma mort). Par contre, je crois et défends les symboles (laisser l’eau du robinet couler renvoie une image – à moi-même d’abord – d’un laissé aller, d’une non considération pour les liens entre les choses, et par là entre des êtres humains). Nous préférons des logiciels libres à buts non-lucratifs (les deux à la fois quand c’est possible) aux logiciels propriétaires (en ne revendiquant pas l’exclusivité et en étant libre de réappropriation ils se donnent à voir comme défendant la création plutôt que la conservation) tout en étant bien conscient que, pour autant, Linux est financé directement ou indirectement par Google et Microsoft. Mais ne renversons pas l’argument, car les choses hors-normes (le non lucratif par exemple, ou même le constructivisme !) sont dépendantes de la norme (le lucratif) tant que cette même norme existe. Changeons-la !

Nous n’avons pas besoin de toi, mais tu es le bienvenu chez Mailodie, une association légalement officieuse qui re-politise nos octets. Il s’agit, dans la mesure de nos compétences – mais surtout de l’implication des uns et des autres dans l’acquisition de ces compétences –, de proposer un agencement d’outils (courriel, nuage, hébergement de sites ou autre, etc.), sans l’angoisse de se sentir totalement dépassé par l’outil informatique (nous tentons d’éviter un langage techniciste excluant), où l’apport financier dépend moins de l’utilisation des services que des moyens dont l’on dispose, tout en maîtrisant l’implication de tel ou tel outil (par exemple le choix de logiciels libres, de serveurs qui ne sont pas à l’autre bout du monde, de passer par un intermédiaire pour tel ou tel service pour des raisons de sécurité ou de manque de compétences, etc.), où les choix sont discutés collectivement, et où la gestion se fait sérieusement sans se prendre trop au sérieux, dans la confiance (nécessaire… mais quand nos messages sont stockés sur Gmail, c’est à cette même entreprise privée que nous devons faire confiance…). Et nous avons même la prétention que cela soit pérenne !