La thèse : La tragédie de l’expert ou “Langagement en science-friction” comme réponse à la déconstruction de l’autoritarisme et du relativisme de l’expertise scientifique par la sociologie dramaturgique

Mon travail de thèse (soutenu le 29 janvier 2018 à Montpellier /  Le manuscrit définitif est disponible ici en pdf.) propose une réflexion au sujet d’un paradoxe ancien mais qui demeure pertinent à travailler dans le contexte renouvelé des “controverses socio-scientifiques” publiques. Je qualifie la posture épistémique dominante au sein de la communauté scientifique de réeliste, à savoir qu’il existerait en soi un monde extérieur à la pensée, qu’une connaissance dite objective et neutre de ce monde serait possible, et que cela permettrait un progrès social. Par ailleurs, les exigences de la démocratie – ici entendue comme une forme d’organisation visant à construire un monde commun par l’accord et l’entente du peuple – présupposent que chaque voix individuelle, chaque point de vue singulier est à considérer selon une éthique égalitaire. Le statut de l’expert en démocratie me parait ainsi paradoxal. En effet, si l’expert est un scientifique appelé à répondre à une question définie par le politique pour laquelle, en contexte de controverse, les données scientifiques disponibles ne permettent pas de conclure, l’expert doit néanmoins proposer une réponse à la question qui lui est posée. L’expert est alors choisi pour sa présupposée compétence, elle-même fondée sur la croyance en un accès privilégié au réel. Ce choix suggère que la parole de l’expert est toujours plus intéressante, plus pertinente qu’une parole non-experte, ce qui semble aller à l’encontre du postulat démocratique.

Face aux multiples critiques de l’expertise scientifique produites au cours de ces dernières décennies et les réponses qui y ont été apportées, j’identifie deux craintes, deux spectres (dans le sens « d’apparitions effrayantes »). Le premier concerne le renforcement de la légitimité traditionnelle de l’expertise motivée par une épistémologie réeliste, et la peur de la confiscation du pouvoir qui en découle. Le second concerne l’altération des frontières entre sciences et non-sciences, la relativisation du pouvoir de la “grande science” qui pourrait conduire à une forme de nihilisme, à savoir la perte de la hiérarchie des valeurs – notamment la distinction entre connaissance et croyance – et la perte de la potentialité de fonder une connaissance pertinente nécessaire à une transformation sociale du monde.

Mon enquête commence par une mise en scène réflexive de trois études de cas (des expertises collectives en situation de controverse portant sur les OGM, les gaz de schiste et la réforme du droit de la famille), en m’intéressant particulièrement au potentiel de l’expertise engagée. Par le truchement de réflexions épistémologiques et méthodologiques, j’abandonne des notions qui me semblent trop empreintes de réelisme comme le terrain (et son rapport à la description du monde) ou la controverse (qui suggère la clôture et plus encore le renversement d’une position par une autre), pour finalement leur préférer ceux d’enquête et de discussion plus appropriés à ma volonté de transformation constructiviste. Cet intérêt pour le choix des mots m’a également amené à prendre mes distances avec la communication régie par une contrainte d’efficacité (c’est-à-dire qui cherche à une action déterminée sur le monde), et à définir ma discipline de recherche : la sociologie dramaturgique. Celle-ci se caractérise par un engagement dans et par le langage cherchant, par la critique – c’est-à-dire l’altération d’autres représentations et formulations singulières – à produire une recherche efficiente, à savoir une transformation collective du monde .

L’expertise scientifique résistera-t-elle à notre enquête dramaturgique ?